21 fév JOURNAL DE BORD – La Villa Kujoyama vue par Aurélie Pétrel et Vincent Roumagnac JOURNAL DE BORD – La Villa Kujoyama vue par Aurélie Pétrel et Vincent Roumagnac

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Et si vous suiviez les étapes de recherche de nos lauréats ?
Chaque mois, Aurélie Pétrel et Vincent Roumagnac, nos lauréats 2020 dans la catégorie théâtre et arts plastiques vous proposent un journal de bord de leur résidence à Kyoto !
En février, c’est au travers d’un entretien avec Charlotte Fouchet-Ishii, directrice déléguée de la Villa Kujoyama que nous découvrons la recherche-création de la pièce photoscénique n°3 de l’Ekumen.

Pétrel I Roumagnac (duo)
Recherche-Création Pièce photoscénique n°3, de l’Ekumen
ENTRETIENS VILLA KUJOYAMA 2020
#1

avec
CHARLOTTE FOUCHET-ISHII
Directrice de la Villa Kujoyama

Transcription, réalisation et photos : Aurélie Pétrel et Vincent Roumagnac

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Charlotte: De nouveau bienvenue à tous les deux! Comment se passe ce début de résidence? Cette arrivée à la Villa Kujoyama, au Japon, à Kyoto?

Vincent: Merveilleusement bien! Le jetlag n’a pas été trop brutal et l’accueil attentionné de l’équipe de la Villa nous a permis d’atterir en douceur.

Aurélie: Tous les deux nous sommes déjà venus plusieurs fois au Japon pour des projets en solo.

Vincent: Oui. Et nous connaissons déjà Kyoto, un peu, du coup nous ne sommes pas dans l’urgence de la première fois, on est plutôt dans le plaisir, très doux, de revenir dans un endroit qu’on aime, déjà un peu familier.

Aurélie: Nous sommes venus souvent au Japon, mais jamais ensemble! Ça c’est nouveau, et c’est une grande joie de pouvoir enfin y être pour un projet en duo.

Charlotte:Pourtant il me semble qu’un de vos premiers projets en duo avait déjà pour motif le Japon. Vous aviez bien travaillé sur la reconstruction des sanctuaires d’Ise, non?

Aurélie: Oui mais seul Vincent avait été sur les chantiers…

Vincent: Quand en 2013 Aurélie m’a invité pour une carte blanche dans son atelier de la Cité Internationale des Arts, je lui ai proposé, au lieu de présenter une pièce de mon solo, que l’on poursuive notre collaboration initiée seulement une année auparavant.

Aurélie: Tu as alors fait coïncider cette invitation avec un voyage au Japon déjà prévu. Tu as fait pour nous un détour par la forêt d’Ise, pour aller voir la reconstruction de sanctuaires dédiés à Amaterasu, la déesse suprême du panthéon shintô.

Vincent: Oui, le démontage puis la reconstruction de ces sanctuaires à l’identique, avec du bois hinoki frais tous les vingt ans, sur une parcelle située juste à côté de là où ils étaient construits préalablement, me semblait être un motif intéressant par rapport aux premiers gestes que nous posions en duo…

Aurélie: Vincent a fait des prises de vue sur place pendant quelques jours, qu’il m’envoyait au fur et à mesure. A chacun des envois, je lui répondais depuis mon atelier sous forme de prise de vue également.

Vincent: On a fait un ping-pong d’images entre les chantiers de reconstruction d’Ise et la résidence parisienne d’Aurélie.

Aurélie: Ce sont ces images échangées qui constituent le corpus de notre pièce Ise, imprimées sur des modules en pvc pliables.

Vincent: Ise a inauguré notre série d’ «installations à protocole de réactivations»…

Charlotte: La pièce que vous préparez ici à la Villa n’est pas une
installation à protocole de réactivations, mais une pièce photoscénique.
Vous pouvez me rappelez rapidement la différence?

Vincent: De 2012 à 2016 nous avons donc généré ces installations à protocoles de réactivations. Des installations d’objets photographiques et de matériaux divers qui se déployaient, comme on dit “chez Aurélie”, c’est à dire dans des lieux d’exposition d’art visuel comme le centre d’art, la galerie, l’atelier…

Aurélie: Ces installations consistaient à des déplacements aléatoires et des redistributions intempestives des objets photographiques qui les constituaient, cherchant à troubler le temps et l’espace de leur visibilité, les conventions de l’exposition.

Vincent: Nous travaillions sur les notions de latence, de réserve, de distorsion, de retardement…

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Aurélie: sur des ambiguïtés quant à la disponibilité des pièces, de leurs images, au regard. Des flottements quant à leur temporalité d’apparition…

Vincent: Concrètement ces installations ressemblaient à des stocks, ou storages, déposés de façon brute, le plus souvent dans des coins, des zones excentrées, des bords, de l’espace d’exposition, en attente d’activation et de réactivation, selon des protocoles établis…

Aurélie: Des réserves pouvant faire penser à des pièces venant d’être livrées, ou juste décrochées en attente de départ…

Vincent: … d’ailleurs de nombreux visiteurs au début tournaient les talons, pensant que l’expo était en retard de montage, ou terminée…

Aurélie: enfin, sur la durée d’une exposition Vincent passait sur place pour déplacer les objets, sans l’annoncer, le geste ne relevant pas de la performance ou du spectacle, mais davantage d’une apparente logique technicienne propre au contexte d’exposition, des gestes habituellement invisibles, “backstage”, mais ici étrangement actés pendant les horaires d’ouvertures…

Vincent: … jouant aussi avec la tendance de l’époque à multiplier les images, notamment sur les réseaux sociaux, de art handling.

Charlotte: et donc les pièces photoscéniques?…

Aurélie: un certain nombre de paramètres des installations à protocole de réactivations se retrouve dans la configuration des pièces photoscéniques, comme les objets photographiques en mouvement, les enjeux de réserve et de redistribution, les ambiguïtés quant aux modes d’apparition…

Vincent: Nous continuons avec ces pièces à jouer avec cette question récurrente et insistante – c’est l’adn du duo: quand est-ce que l’oeuvre a lieu…

Aurélie: mais les points d’ancrage et les modes de réalisation sont différents…

Vincent: L’évolution tient au fait que nous avons souhaité effectuer un rééquilibrage de nos pratiques au sein du duo.

Aurélie: Oui. Comme nous te l’avons dit avant, les premières installations ont été réalisées « chez moi », nous avons eu envie de transposer nos figures “chez Vincent”, vers le théâtre donc, la scène…

Vincent: … tout en maintenant le travail sur le photographique bien sûr, ce régime flottant de l’apparition des images, d’où ce terme de photoscénique, littéralement et simultanément photographique et scénique.

Charlotte: Comment s’est opéré ce rééquilibrage?

Aurélie: Pour les pièces photoscéniques nous partons d’un texte…

Vincent: Jusqu’à présent nous avons travaillé depuis Shakespeare, Euripide et Borges. Pour la création de la troisième pièce ici à la Villa Kujoyama à Kyoto, nous travaillons à partir d’un roman de science-fiction techno- féministe de la romancière nord-américaine Ursula K. Le. Guin, La Main Gauche de la Nuit. Ces romans ont en commun “un rapport” au monstre et aux sexualités transgressives, à l’altérité radicale et par conséquent, aux écologies alien…

Aurélie: Quand nous disons que nous travaillons “chez Vincent”, c’est que littéralement, nous réengageons les rituels et modes opératoires de la fabrique théâtrale traditionnelle: écriture dramatique, perspective dramaturgique, confections de décors, choix d’accessoires, répétitions de scènes etc…

Vincent: … La déviance, ou l’aberration, depuis ce régime classique de travail théâtral se produisant dans le fait que le processus est stoppé avant la rencontre avec un public. Il n’y pas de “spectacle”, mais au lieu de cela, nous collectons des traces photographiques des mises en jeux/scènes sur les lieux, choisis, de création des pièces, dans la perspective de les rejouer, ultérieurement, en différé, en galerie ou sur, parfois derrière, un plateau de théâtre, à partir de ces empreintes et spectres…

Aurélie: La méthode de travail est toujours la même: nous nous isolons d’abord dans un lieu choisi pour une résidence de recherche-création: en 2016, nous avons travaillé sur une petite île en Finlande, en 2018, nous avons séjourné dans un monastère en ruine du XIIIe siècle situé en Alentejo, au Portugal et aujourd’hui, ici-même, à la Villa Kujoyama à Kyoto.

Vincent: … pendant le solstice d’été en Finlande, en pleine canicule estivale au Portugal et cet hiver à Kyoto…

Aurélie: … les différentes qualités, notamment chromatiques, des différentes saisons affectent, et c’est ce que nous recherchons, le travail… d’où le choix de géographies et de périodes particulières …

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Vincent: Sur place, nous montons, répétons et interprétons la «pièce de théâtre», basée sur l’étude et la réécriture des textes choisis … avec des collaborateurs artistes invités, tels que le chorégraphe-interprète finlandais Simo Kellokumpu ou le jeune artiste suisse Nagi Gianni. Simo et Nagi nous rejoindront en mars pour trois semaines de travail collectif, dans un premier temps ici à Kyoto, puis dans les montagnes de Nagano, et pendant quelques jours à Tokyo.

Charlotte: Avant que vos collaborateurs vous rejoignent, comment se
passe le lancement du projet?

Aurélie: Dans un premier temps nous avons rencontré les chercheurs-euses
affilié-e-s au Musée International du Manga de Kyoto pour lancer notre
recherche sur le cyberpunk japonais, depuis son émergence dans les années
80.

Vincent: Comme nous travaillons sur un roman de science-fiction des années 70, nous nous intéressons au “boom” simultané de la SF au Japon, des jeux d’influences mutuelles entre le Japon et l’Occident en matière de fiction spéculative, de représentations post-catastrophe…

Aurélie: Dans quelques jours nous aurons la chance de pouvoir faire des prises de vue d’archives de manga du fonds du musée…

Vincent: Comme le roman de Le Guin se passe sur une planète hors système solaire, sous condition de glaciation permanente, nous avons aussi demandé à nos hôtes-chercheurs-euses de nous orienter vers la représentation des paysages de glace dans la science-fiction japonaise.

Aurélie: Dans notre recherche autour de la valeur/couleur blanche, en lien avec la condition météorologique du roman, nous sommes particulièrement intéressés par la façon dont les artistes japonais donne une matérialité à la neige, au givre, à la glace, à toutes ces matières blanches, dans la page, blanche aussi, du manga.

Charlotte: Puisque vous parlez de givre et de neige, je pense qu’il serait intéressant pour vous d’essayer de rencontrer lors de votre passage à Tokyo Fujiko Nakaya… Vous savez peut-être que son père, physicien spécialiste en glaciologie, a réalisé toute une archive d’images de cristaux glace, de focons de neige…

Aurélie: Oui. J’avais vu l’exposition à Tokyo il y a deux ans. J’ai même réalisé une prise de vue de visiteurs dans l’expo, et cette prise de vue faisait parti du corpus d’images de mon installation Tracks, à Toronto et New York l’an passé.

Vincent: Ce serait bien sûr magnifique de pouvoir se rencontrer.

Charlotte: Vous abordez également la matérialité blanche au Japon depuis une étude des poudres de maquillage traditionnelles…

Aurélie: Oui. C’est le deuxième axe de recherche ici.

Vincent: Nous établissons un lien entre le givre et la poudre blanche de maquillage des geishas ou des acteurs de Kabuki, poudre corporelle qui renvoie également à la poussière d’étoile… Nous avons appris que le premier fanzine de SF paru au Japon en 1957 s’appelait Uchîjin… qui veut dire poussière cosmique…

Aurélie: Nous nous intéressons depuis le début de notre collaboration aux processus de transformations, de métamorphoses. C’est pourquoi nous souhaitons visiter des ateliers ou usines de fabrication de ces poudres. Suivre les étapes. Du minéral à la poudre, de la poudre à la peau, de la peau au masque… nous nous intéressons à la question de la transition, à sa dynamique, sa ou ses plasticités…

Charlotte: Peut-être vous pourriez également enquêter du côté du
gofun…

Aurélie: Gofun?

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Charlotte: Ce pigment blanc utilisé en peinture, obtenu à partir de
broyage de coquillage. Il y a un fabricant pas loin de Kyoto, et Flore
(Falcinelli), qui est en résidence en même temps que vous, est en train de
les approcher. Vous pourriez y aller tous ensemble…

Vincent: Parfait.

Charlotte (se dirige vers la bibliothèque de son bureau): peut-être que ça
aussi ça peut vous intéresser. C’est du charbon peint avec du gofun
justement, utilisé lors des cérémonies du thé… (elle revient avec une
brindille de charbon blanc immaculé)…

Vincent: C’est beau.

Aurélie: Wow. On pourra te l’emprunter pour faire une prise de vue au
studio?

Charlotte: oui, attention, c’est très fragile. Je vais vous trouver davantage d’informations dans cette direction.

(Un temps. Elles-il regardent la brindille de charbon blanc)

Aurélie: Enfin nos deux autres axes de recherche sont le verre, dans le cadre de l’artisanat verrier du Kansai, doublé d’une étude historique sur le glissement de l’opaque à l’optique au Japon…

Vincent: … et puis momigami, l’art du papier froissé…

Charlotte: Pour ce qui est de momigami, je vais vous mettre directement en relation avec Laurel Parker et Paul Chamard, qui étaient résidents l’an passé, et qui ont travaillé sur ça… Sinon, concrètement comment se passent vos journées de travail?

Aurélie: Nous alternons entre travail dramaturgique « à la table », autour de
la transcription scénique du roman et premières expérimentations plastiques.

Vincent: On expérimente des choses autour de la cryogénisation de
maquettes de décors, que nous réalisons puis mettons à glacer dans les
congélateurs de nos studios. On a d’ailleurs recyclé pour une de ces
maquettes gelées une tranche de pierre d’agate laissée l’année passée à la
Villa par Marion Delarue…

Aurélie: Puis il y a les rendez-vous en extérieur pour rencontrer les
interlocuteurs locaux par rapport à nos différents axes de recherche, comme
cette semaine les chercheurs-euses au musée du manga…

Vincent: On ouvre aussi des brèches dans notre emploi du temps par
rapport aux imprévus, aux surprises, comme la venue des premières chutes
de neige sur Kyoto….

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Aurélie: Et puis on a commencé un travail de prise de vue de la Villa elle-
même, de cette architecture particulière de Kunio Kato. Dans le travail que nous mettons en place autour de ce qu’on appelle une science-fiction de
proximité, c’est-à-dire sans effets spéciaux mais relevant du « déjà-là », on
voudrait travailler avec le béton, ces masses mais aussi sa micromatérialité…

Vincent: … Jouer de la qualité polymorphe de l’édifice, de ces fluctuations
entre villégiature, phalanstère, sanctuaire, bunker, et spaceship…

Charlotte: Dans cette perspective, je vous suggère d’aller voir aussi le
Kyoto Conference Center de l’architecte japonais Sachio Otani, contemporain du roman sur lequel vous travaillez, ouvert en 1966. Peut-être aussi intéressant pour vous par rapport à votre recherche sur la transition, puisque c’est là qu’a été signé le Protocole de Kyoto en 1997… Je vais les joindre et leur demander s’il est possible de réaliser des prises de vue in situ, je pense surtout à l’impressionnante salle de conférence… je vous tiens au courant…

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Photos, par ordre chronologique
Crédit : Aurélie Pétrel et Vincent Roumagnac

1. Prise de vue, Février 2020 (Maquette décor congelée) – Villa Kujoyama / Work in progress
2. Prise de vue, Février 2020 (Villa, neige) – Villa Kujoyama / Work in progress
3. Altérations #2 – in Exposition collective « Dispositifs », Comédie de Caen C.D.N., Théâtre d’Hérouville-Saint-Clair, 2015
4. De rêves, pièce photoscénique n°1, acte 4 – Centre d’Art Contemporain Le Grand Café, Saint-Nazaire – 2020
5. Prise de vue, Février 2020 (Maquette décor congelée) – Villa Kujoyama / Work in progress
6. Prise de vue, Février 2020 (Recherche Musée du Manga) – Villa Kujoyama / Work in progress